V. P. Vasuhan

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Exposition du peintre Sri-Lankais V. P. VASUHAN  « RUMINER »

Mes premiers échanges avec le peintre V. P. Vasuhan datent de 2007. Une rencontre fortuite au Virgin Mégastore à Paris et l’invitation à voir son exposition à La Courneuve m’avaient inspiré un article sur son travail. Ma propre origine, la curiosité pour ce qui peut nous encore nous relier avec le monde tamoul, sont aussi la cause de mon intérêt pour le parcours de cet artiste. Les Antilles lui doivent déjà une exposition à Saint-Pierre en Martinique, en 2011.

Vasuhan est originaire du nord du Sri-Lanka, la région de Jaffna peuplée de Tamouls venus de l’Inde du Sud au cours de plusieurs migrations. Les descendants de ceux qui ont été emmenés par milliers dans les plantations de thé du Nord et de l’Est de l’île par les Britanniques au XVIIIème siècle sont appelés Tamouls sri-lankais. Ceux de la deuxième vague, dirigée vers les montagnes du centre au XIXème siècle, sont appelés les Tamouls indiens. Comme l’explique l’artiste, un sentiment d’unité et même d’humour demeure entre ces deux communautés tamoules du Sri-Lanka.

Aux XVIIIème et XIXème siècles il y eut aussi l’importante migration tamoule diasporique mondiale appelée l’engagisme. L’empire britannique déplaça des dizaines de milliers d’Indiens, pauvres pour la plupart, parmi lesquels de nombreux Tamil-Nadiens, comme « travailleurs engagés » (en fait des coolies, ou serfs) dans différentes colonies : en Malaisie, en Afrique du Sud, aux îles Fidji, à l’île Maurice et dans les Caraïbes après l’abolition de l’esclavage. Dans les colonies françaises des Antilles et de la Réunion, des dizaines de milliers de Tamouls furent aussi exploités comme coolies, en particulier dans les plantations de canne à sucre. En témoigne aujourd’hui leur importante descendance dans toutes ces parties du monde.

La longue marche.  Entre 1983 et 2009, une atroce guerre civile opposant les Tamouls et le gouvernement cingalais à Sri-Lanka a fait près de 100.000 victimes. Contraints de fuir l’île et de s’exiler à travers le monde, un nombre impressionnant de Tamouls se retrouvent aujourd’hui au Canada, en Grande-Bretagne, Nouvelle-Zélande, au Danemark, en Norvège, Suisse, Allemagne, Grèce, Italie, et en France… La France est le premier pays au monde pour le droit d’asile aux réfugiés de Sri Lanka, nous explique Vasuhan. 

Si, diplomatiquement parlant, les hostilités sont terminées, les problèmes humains sur place et pour ceux de la transhumance, des milliers de réfugiés, n’ont pas disparu.  L’épopée diasporique de ces porteurs de blessure d’âme, la quête d’identité de ceux qui sont nés hors de Sri-Lanka, de ceux qui retournent au pays natal se reflètent dans le travail de Vasuhan. C’est dans cette trame que s’inscrit son choix de la réconciliation et la détermination à cultiver un équilibre proprioceptif qui se lisaient déjà en 2009 à la Courneuve, notamment dans le tableau de 3,20 m x 1,20 m We will walk for Peace (Nous marcherons pour la Paix).

« C’est, explique-t-il, en voulant retracer le long cheminement des Tamouls depuis le XVIIIème siècle jusqu’à l’après-guerre civile que l’idée de ce grand tableau portant des empreintes de pieds de personnes en marche, m’est venue. Il fait aujourd’hui partie de la Collection de la ville de La Courneuve ». Un tableau plus récent, « Hiver à Paris », représente deux pieds franchissant l’espace blanc avec, sur la plante des pieds et les orteils, les marques symboliques du mouvement, traces de la traversée de l’océan, des couleurs, des saisons du globe et des tempêtes de l’histoire tamoule.

Le 6 Janvier 2015, la nouvelle exposition de Vasuhan s’est ouverte à Paris, sous le titre « RUMINER ». À la rubrique Adaiyaala ou « Identité », les traces de pas représentent « l’éternelle marche du peuple tamoul qui a quitté plein d’espoir l’Inde-Mère, puis Sri-Lanka sa terre natale, puis le pays d’exil… La quête de soi n’est pas aboutie avec ce tohu-bohu, non-stop de marches et de démarches innombrables pour se procurer un visa, de l’argent, une maison, de la nourriture, des vêtements, pour soutenir sa famille… tout en regardant dans le rétroviseur les traces de pas créateurs d’identité renouvelée… ». Transbahuté par l’histoire, le Tamoul veut préserver dans l’exil son identité de civilisation, ses valeurs patrimoniales, sa dignité, son sens de la famille et du travail… Il se sent dans une prison ouverte, manque d’autonomie dans son propre pays, d’aide économique pour relancer l’éducation et préserver son héritage ancestral… Pour lui, ses recommencements de vie sont « La Grande Question. »

La démarche graphique et picturale de Vasuhan s’octroie une riche palette de moyens : acrylique, huile, aérosol, collage… Il enrichit l’apparence de son œuvre au moyen de peinture métallisée, de charbon, sable, pierres et matériaux divers… Les grandes réserves de vide, de blanc et de transparence font signe de positivité, de lumière, d’espace d’évolution. Personnifiés, oniriques ou occultatoires, les masques colorés signifient quant à eux l’escamotage de l’identité et la volonté de se recréer. Sans être religieux, Vasuhan laisse transparaître sa fascination pour la mythologie, le panthéon hindou et la civilisation tamoule qui ont bercé son enfance. Il poursuit ses recherches sur Kumari Kandam, le continent légendaire englouti entre Kanyakumari à l’extrême pointe sud de l’Inde et Sri-Lanka. Sensible à l’histoire des Indiens d’Amérique, il apprécie leur attachement à la Mère Nature, la similitude de leurs croyances avec panjabootham, cinq temples dédiés au dieu Shiva qui représentent la  manifestation des cinq éléments primordiaux – la terre, l’eau, le feu, l’air et le vide.

L’homme Vasuhan garde la foi et l’optimisme qui font de lui un charmant interlocuteur : «  Quand je peins, je suis dans un autre espace, je suis en méditation. Je peins aussi en écoutant de la musique tamoule, comme les chants mélodieux de A.R. Rahman sur YouTube (voir lien en fin d’article). Je suis vrai dans chacun de mes tableaux, c’est un travail très personnel, un acte spirituel… Je sais que le temps nous apportera les bonnes réponses, alors je continue d’avancer sur la voie de ma peinture… Les Français et les Européens accueillent bien mon art, avec son énergie positive, ses couleurs vives. J’en suis ravi, certes. Mais j’ai encore un long chemin à faire… ».

La guerre civile au Sri-Lanka n’est pas bien comprise des visiteurs européens des expositions. S’ils peinent, évitant le plus souvent d’en parler, l’artiste le prend avec humour : « Ils ont l’esprit déjà fatigué par leur première et leur deuxième guerres mondiales… Ils sont désolés pour les problèmes des pays colonisés, les pertes subies, la destruction de leur art… Je garde donc un certain silence verbal… Lentement et sûrement, à mesure que j’avance dans mon art, je peux m’adresser à eux par ma peinture, avec des formes modernes et contemporaines… Ma peinture a, je crois, son propre style. Mes thèmes sont délicats et sensibles, car j’expose la civilisation tamoule à l’étranger… J’ai d’ailleurs un autre projet autour des empreintes de pas, une manifestation sur le thème Marcher sur une coquille d’œuf.

Un salon artistique et culinaire.

Deux faits importants marquent la trajectoire européenne récente de Vasuhan — la naissance de son Salon Indien en 2013, et la disparition le 22 octobre 2014 de son maître, le renommé peintre d’origine galloise Glyn Hughes qui s’était fixé à Chypre.

Le Salon Indien où j’ai vécu de bons moments d’échanges en novembre 2014 est un coquet « restaurant indien et galerie d’art » entre la Gare du Nord et la Petite Inde, à « Chapelle », comme ils disent. C’est l’espace de Paris où Tamouls de l’Inde du Sud et de Sri-Lanka se voient, se croisent et se côtoient autour de restaurants, boutiques, supermarchés, lieux de travail, de culture et de culte. Glissant comme dans un rêve vers le sous-continent indien, le visiteur y ressent un dépaysement total. Couru par des créateurs, collectionneurs et amoureux d’art, Le Salon Indien est un cocon où se succèdent expositions de divers artistes et happenings spontanés. Vasuhan y propose sa cuisine, fusion suavement épicée avec des produits du terroir français. À propos de ces créations culinaires où triomphe le jaune d’or de la courge butternut, tandis que trônent dans le lieu deux énormes citrouilles bio arrivées du Sud-Ouest, l’artiste m’explique : « Un de mes compatriotes qui a étudié l’agriculture à l’université au Sri-Lanka habite près de Poitiers, il a eu la chance d’obtenir gratuitement de sa mairie un terrain et il me procure ses produits bio…  Le climat du Sri-Lanka nous permet de planter de nombreuses variétés de pumpkin ou poosanikkaai — citrouilles, courges, potirons, que nous l’utilisons beaucoup en cuisine au pays. Recommandée aux diabétiques, on en fait aussi frire les fleurs… Quand je travaillais à Disneyland, j’ai gagné le premier prix de découpe de citrouille en masque de Halloween, deux tickets de Gumboot Dance sur l’eau !...  Ma soupe a pour base le rasam, préparation traditionnelle tamoule au poivre et autres épices, avec lentilles et légumes, mais en moins épicé — je mets des légumes frais, de la citrouille bio et du riz, selon une idée de ma mère… En 2015  ma soupe sera un peu plus épaisse, une idée de mon père, cuisinée à ma manière et présentée avec des plantes aromatiques… »

C’est toute la symbiose des rappels figuratifs de la terre natale de l’artiste dans l’exil qui se mijote dans ce cocon avec tous ses tableaux.  Bien qu’à l’étroit dès qu’il s’emplit de gens et de nationalités, Le Salon Indien séduit, il donne envie de rester dans l’énergie propice aux dialogues interculturels et au happening artistique. Vasuhan veut qu’on se sente like home, chez soi. La décoration reflète l’âme de l’artiste : étagères de livres rares, plantes arrangées avec style, tables bistrot des années 30… et un accueil jeune, naturel et sans façons. Il est sûr de son destin : «  La première fois que j’ai vu le local, j’ai su que mon projet allait se réaliser. D’autant que j’avais obtenu mon diplôme de gestion hôtelière en 1998 et travaillé depuis dans des hôtels 4 et 5 étoiles et à Disneyland. J’avais vécu dans cette rue dix ans auparavant et monté ma toute première exposition en 2004 dans une boutique-galerie appelée Bayadère dans la même rue. C’est donc chemin faisant que j’ai voulu ouvrir un salon-galerie d’art et proposer une cuisine maison, une porte tamoule ou indienne ouverte sur l’Europe, en pensant à l’avenir. »

Green canvas ou les reflets de la Nature et des paysages de son lointain pays, Bodyscapes ou les formes humaines, Moogam Moody ou les masques humains et surnaturels, Adaiyaalam ou les empreintes de pieds, sont les branches maîtresses de l’arbre de vie et d’art de Vasuhan. Sa nouvelle exposition intitulée « RUMINER «  est visible au Salon Indien depuis le 6 janvier 2015.

En novembre 2014, l’artiste a été marqué par la disparition de Glyn Hughes, son professeur d’art, dont il a été l’assistant, et qui lui a permis de participer à une de ses expositions à Chypre. Le maître connaissait le travail imaginatif, incisif, ni figuratif, ni franchement abstrait, de l’élève en prise concrète avec les couleurs, les éléments du sol ou la matière végétale… À cet héritier qui peint les questionnements de son histoire tamoule sri-lankaise et européenne, l’épopée du peuple brisé enjambant le globe en quête d’une troisième facette identitaire, Glyn Hughes laisse ces mots porteurs, en viatique :

«  Si l’artiste peut continuer avec le même mélange curieux que Paris nous offre, en passant par Jaffna, Colombo, Nicosie, alors nous avons là un artiste prometteur. C’est un original. Appelons cela l’abstraction magique. »

Jean S. SAHAÏ, janvier 2015

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« RUMINER » Exposition V. P. VASUHAN

A partir du 6 janvier 2015

Le Salon Indien

42 rue Louis Blanc, PARIS Gare du Nord